L’orthorexie, quand manger healthy peut devenir dangereux

 

Depuis les années 70 et encore plus ces dernières décennies, nous avons vu éclore de plus en plus d’injonctions alimentaires « bien-être ». Entre régimes détox et jeunes intermittents, les cultes à la pureté du corps ne cessent d’exploser. Mais quel impact cela a-t-il sur notre santé, physique et surtout mentale ? Au début des années 2000, des chercheurs commencent à publier des articles sur un trouble encore peu connu à l’époque : l’orthorexie. Cette maladie, décrite pour la première fois par Steven Bartman en 1997, se caractérise selon lui par une volonté obsessionnelle et pathologique d’ingérer des aliments « sains » ou tout du moins considérés comme « purs » ainsi qu’au rejet rigide des aliments perçus comme « malsains » (comme la « malbouffe »). Aujourd’hui, malgré le fait que l’orthorexie ne fasse pas partie des classifications des troubles mentaux (DSM, CIM), plusieurs recherches scientifiques sur le sujet ont pu être validées et ont permis d’obtenir une approche fiable de cette maladie. 
 
Bartman définit l’orthorexie comme une volonté obsessionnelle de manger « sainement ». Cette volonté peut concerner la qualité des aliments, leur composition mais également leur cuisson ou encore les contenants dans lesquels ils seront consommés (du bois ou de la céramique plutôt que du plastique ou du métal par exemple). Cette obsession conduit généralement à de la malnutrition (voire de la sous-nutrition), puis à une importante perte de poids qui peut avoir de graves répercussions importantes sur la santé. Cette malnutrition et cette perte de poids peuvent faire penser à un autre trouble alimentaire plus connu qui se trouve être l’anorexie. Mais qu’on ne s’y trompe pas, l’anorexie et l’orthorexie sont deux troubles bien distincts (quoiqu’avec quelques similitudes tout de même). Une étude hongroise de 2013 a démontré qu’à la différence de l’anorexie, l’orthorexie ne comporte pas de préoccupation particulière pour le poids ou la quantité d’aliments ingérés, et ne comporte pas non plus de rituel autour de la prise alimentaire. Il n’y aurait pas non plus d’atteinte de l’image de soi dans l’orthorexie et cette maladie ne serait pas plus présente chez les femmes que chez les hommes, contrairement à l’anorexie. 
Cependant, il reste tout de même difficile de différencier ces deux maladies, étant donné qu’il semblerait exister autant de similitudes que de différences entre les deux. Par exemple, les orthorexiques présentent, comme les anorexiques, des pensées intrusives (préoccupations) par rapport à la nourriture ainsi qu’une tendance au perfectionnisme et une culpabilité importante en cas de transgression du régime (avec toutes les répercussions néfastes que cela peut avoir sur l’estime de soi). En outre, l’extrême restriction dans les choix alimentaires mène quasiment systématiquement à une restriction des quantités ingérées (ou de l’apport nutritionnel quotidien) et donc à sous-alimentation qui conduit inévitablement à une importante perte de poids, au point de rentrer dans les critères diagnostiques d’anorexie. 
De nos jours, la prévalence de l’orthorexie est encore mal connue. Les différentes études sur le sujet font état de résultats très différents (entre 2 à 25% de la population). Mais alors, à quoi ressemble la vie d’une personne souffrant d’orthorexie ? Qu’il s’agisse d‘alimentation vivante (graines, algues, etc.), de crudivorisme (fruits et légumes crus), de frugivorisme (n’ingérer que des fruits) ou encore de crusinisme (cuisson d’aliments crus à moins de 50°C), la nourriture prend une place importante dans la vie des personnes orthorexiques. Cette importance passe par le temps passé à cuisiner mais aussi par celui passé à s’informer et à penser à la nourriture.
D’un point de vue psychologique, une étude a démontré une relation positive entre l’orthorexie et la tendance au perfectionnisme, mais pas que ! Déjà en 2004, une professeure de diététique américaine, Martina Cartwright, rapportait dans un de ses articles que les conduites liées à l’orthorexie pouvaient réduire le stress et avoir un effet apaisant voire mener à des sentiments de spiritualité et de sérénité chez les personnes souffrant de troubles des conduites alimentaires. 
D’autres auteurs ont avancé le fait que certains symptômes de l’orthorexie seraient similaires à ceux retrouvés dans les troubles obsessionnels-compulsifs (TOC). Les personnes orthorexiques affirment penser sans cesse à la nourriture, même lorsque le contexte ne le justifie pas, ce qui peut être considéré comme des pensées intrusives. L’obsession de manger sain chez les orthorexiques serait liée à une peur de la contamination obsessionnelle. Les comportements alimentaires viendraient alors « neutraliser » ces peurs et rassurer l’individu, comme c’est le cas chez les personnes souffrant de TOC. Selon les auteurs, les difficultés retrouvées chez les personnes souffrant d’orthorexie se positionneraient à un niveau psychoaffectif mais également sur un plan cognitif, ce qui donnerait un profil psychique entre l’anorexie et le TOC
 
De plus, le profil neuropsychologique des personnes orthorexiques serait caractérisé par une flexibilité mentale, une attention aux stimuli externes et une mémoire de travail altérées. Selon certains auteurs, le manque de flexibilité mentale refléterait une rigidité cognitive qui se traduirait par l’impossibilité de changer de mode d’alimentation, même si celui-ci s’avérait dangereux pour notre santé. Les troubles de la mémoire refléteraient une difficulté à garder en mémoire tout ce qui n’est pas de l’ordre de la nourriture et de l’alimentation et le manque d’attention aux stimuli externes se manifesterait par un surinvestissement du soi (toute l’attention serait portée sur ce qui se passe à l’intérieur de soi, au détriment de ce qui peut se passer à l’extérieur) qui se ferait au détriment des autres puisque le caractère social de la nourriture n’est tout simplement pas pris en compte. 

 

Cette tendance à la pureté des aliments et la malnutrition qu’elle engendre ne sont pas sans conséquence. Les diverses études rapportent, parmi les plus fréquentes, des conséquences médicales et sociales. Les complications physiques et somatiques sont engendrées par la restriction alimentaire tandis que la rigidité des choix alimentaires, couplée à un manque de tolérance pour ceux des pairs engendre généralement un isolement social, d’autant plus que les personnes orthorexiques peuvent tenir des discours souvent culpabilisant et diabolisant par rapport aux habitudes alimentaires qui ne sont pas les leurs, ce qui peut s’avérer être un véritable handicap social
 
De fait, le rapport que l’on a avec la nourriture peut être un terrain préparatoire à l’orthorexie. Une étude de 2008 a d’ailleurs montré une prévalence de quasiment 30% d’orthorexie chez les athlètes. D’autres auteurs ont également montré une prévalence importante chez les diététiciens, les étudiants en médecine et chez les artistes. De manière générale, il a été montré que la prévalence de l’orthorexie augmenterait proportionnellement avec la fréquence des exercices physiques. Peut-on conclure que le culte de l’image du corps et de la santé seraient l’origine au développement de conduites orthorexiques ? Pas seulement. Les régimes « éthiques » peuvent également être à l’origine d’une tendance à l’orthorexie. En effet, selon le projet « Health Anorexia », on retrouve plus de troubles des conduites alimentaires chez les végétariens ainsi que chez les véganes

Finalement, il semblerait que l’inclusion de l’orthorexie au sein des classifications de troubles mentaux ne soit pas pour tout de suite. Premièrement, nous n’en savons pas encore assez aujourd’hui sur les possibles critères diagnostiques de l’orthorexie et nous ne possédons pas encore d’outil diagnostic fiable pour la mesurer. Deuxièmement, bien que nous ne puissions nier les terribles conséquences que peuvent avoir des conduites trop extrêmes, il faut avouer que la plupart des individus présentant ces « symptômes » sont rarement en danger vital. Pour information, il faut commencer à s’inquiéter si la personne s’isole et développe des problèmes de santé. Il ne reste plus qu’à espérer que la recherche nous apporte les réponses aux nombreuses questions qui se posent sur ce « nouveau trouble » des conduites alimentaire ! 

Sources et références : 

  • Cerveau & Psycho n° 81 
  • M. M. Cartwright, Eating disorder emergencies : understanding the medical complexities of the hospitalized eating disordered patient, Crit. Care Nurs. Clin. North Am., vol. 16, pp. 515-530, 2004.
  • Donini L, Marsili D, Graziani M, Imbriale M, Cannella C, « Orthorexia nervosa: a preliminary study with a proposal for diagnosis and an attempt to measure the dimension of the phenomenon », Eat Weight Disord, vol. 9, no 2,‎ 2004, p. 151–157 
  • Donini L, Marsili D, Graziani M, Imbriale M, Cannella C, « Orthorexia nervosa: validation of a diagnosis questionnaire », Eat Weight Disord, vol. 10, no 2,‎ 2005, e28–32
  • T. M. Dunn et S. Bratman, On orthorexia ner­vosa : A review of the literature and proposed diagnostic criteria, Eat. Behav., vol. 21, pp. 11-17, 2016.
  • M. Varga et al., Evi­dence and gaps in the literature on orthorexia nervosa, Eat. and Weight Disord., vol. 18, pp. 103- 111, 2013.

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